Témoignage: Douze cérémonies autour de l'ayahuasca mènent à la guérison

Nos douleurs les plus tenaces peuvent dater de l'enfance. Peuvent-elle provenir de plus loin encore? Les traumatismes de nos parents et grands-parents peuvent-ils se répercuter au fil des générations ? Est-ce que la mémoire aurait même un élément génétique, ainsi que la science l'a récemment suggéré? Comment pouvons-nous guérir? Voici comment j'ai fait, avec l'aide de certaines plantes.

Les antécédents familiaux

Mon grand-père était un réfugié polonais, mais il a eu de la chance. Il a terminé ses études de médecine à Paris en 1939 et venait de rencontrer ma grand-mère, anglaise d'origine irlandaise, qui était en France pour étudier le français. Les nazis ont pris Paris en Juin 1940 quand elle était enceinte de trois mois. Ils ont fui vers le sud et ont pu monter à bord d'un des tout derniers navires d'évacuation à Saint-Jean-de-Luz, le 25 Juin. Le navire s'appelait l'Arandora Star et il les a emmenés à Liverpool. Le navire a ensuite quitté l'Angleterre en direction du Canada et a été torpillé au large des côtes irlandaises. 800 personnes sont mortes.

Le docteur et son épouse se sont ensuite rendus à Londres. Mon père est né en Décembre 1940. Au début de 1941, pendant le Blitz, leur résidence a été bombardée. Mon grand-père était sorti, mais ma grand-mère et son bébé étaient à la maison. Ils furent les deux seuls survivants de l'attaque. Tous leurs voisins ont été tués. Ma grand-mère a souffert d'anxiété aiguë jusqu'à la fin de ses jours, bien des décennies plus tard. On m'a dit que ce bombardement en était la cause. La campagne de bombardement du Blitz a duré environ 8 mois, et a tué plus de 40'000 civils à Londres. Ces attaques nocturnes impliquaient des milliers d'avions allemands – de quoi traumatiser qui que ce soit.

Ceci fut donc l'ambiance des premières années de vie de mon père. Vu le traumatisme de sa mère, il est possible que cela fut difficile pour elle de donner l'amour dont un jeune enfant a besoin. C'est probablement ce qui a contribué à ses problèmes psychologiques, chose qu’il n'a jamais tenté d’analyser ou de soigner. De plus, c'était un enfant unique, ce qui a peut-être contribué à une certaine solitude.

Pendant la guerre, je pense que mon grand-père suivait les nouvelles de près et ne pouvait pas ignorer ce que les nazis ont fait à la Pologne. Sa nièce a passé une partie de cette période dans le camp de concentration de Ravensbrück, mais a survécu. Je me souviens de son récit, lors duquel elle m'a montré le numéro qu'elle avait tatoué sur le bras.

Mon père avait une grande difficulté à gérer ses émotions. Il n'a pas donné beaucoup de stabilité à ses enfants. J'ai déménagé 8 fois avant l'âge de 17 ans (vivant avec un parent, puis l'autre, etc.). J'ai changé d'école 7 fois (différents pays, différentes langues) jusqu'à mon exclusion définitive de l'école six mois avant le baccalauréat. L'instabilité m'avait conduit à abandonner l'effort scolaire et à devenir très turbulent. L'instabilité de mon père était peut-être un symptôme inconscient d'une certaine recherche - peut-être d'une guérison, peut-être de réponses. Toutefois, l'idée que quelque chose ne tournait pas rond dans son propre esprit était une idée taboue, sans doute même pour lui-même. Le critiquer de quelconque manière (même implicitement) menait automatiquement à des réactions verbales explosives, des récriminations et des contre-critiques. Ce n'était pas facile.

Il a eu quatre enfants avec trois femmes différentes. Un seul de ces enfants était "prévu". Aucune de ces trois relations ne pouvait être qualifiée de « réussie ». Les complications d'une famille recomposée (ou décomposée) ont donné lieu à des tensions énormes (une de mes sœurs a été cachée pour plus d'une décennie, par exemple). Il avait très souvent sa propre interprétation des faits, et semblait parfois vivre dans un monde déconnecté des événements tels que perçus par les autres. Il semblait également étrangement insensible aux sentiments des autres et préoccupé par la protection de son propre ego. Beaucoup de ses actions et décisions ont causé beaucoup de tort à diverses personnes proches de lui au fil des années. Je me suis parfois demandé si ses processus psychologiques apparemment dysfonctionnels ont contribué au cancer du cerveau qui l'a tué à 57 ans, il y a bientôt 20 ans. Je ne sais pas. Qu'il repose en paix.

Est-ce une évaluation objective et équitable? Qui sait. Nous avons tendance à donner de l'ordre au chaos en construisant les récits que nous pouvons, en évaluant le passé avec les éléments dont nous disposons. Si ceci semble avoir du sens et nous permet d'avancer, alors ... pourquoi pas?

Conséquences, et les tentatives de guérison

En conséquence, j'ai porté beaucoup de douleur, de frustration et de ressentiment pendant plus de 30 ans. J'ai essayé différentes choses pour résoudre cette situation. Sans suivre une psychanalyse à long terme, j'ai parlé à trois ou quatre thérapeutes professionnels. L'un d'eux, un médecin canadien, était très bon et j'ai apprécié nos échanges en particulier en matière d'analyse de rêve. Cependant, je ne peux pas dire que ceci a résolu les problèmes profonds. Ce médecin canadien m'a dit une fois que les gens qui lisent beaucoup sont à la recherche de quelque chose. J'ai énormément lu. J'ai écrit, j'ai médité pendant des années, j'ai essayé de l'hypnose. J'ai travaillé avec le rêve lucide (expériences fantastiques!). J'ai essayé de ne rien faire et attendre. J'ai également exprimé beaucoup de douleur et de colère, j'ai commencé une famille à moi, terminé l'université (puis un post-grade) avec succès, étudié plusieurs langues, eu des postes à responsabilité mais... les questions plus profondes restaient enracinées dans les régions difficiles d'accès de mon esprit, noircissant et alourdissant bon nombre de mes pensées et rêveries.

Et puis, enfin: l'accès au sacré

La possibilité d'une ouverture a émergé il y a quelques années quand j'ai eu accès à de la psilocybine de qualité. Je voulais avoir accès à mon propre inconscient, et cette substance sacrée - utilisée de façon responsable et respectueuse – me l'a donné (ainsi que bon nombre d'autres choses, mais c'est une autre histoire). Cela m'a conduit à travailler avec l'ayahuasca ("la medicina"), sous la direction d'un chamane et son épouse qui organisent des cérémonieuses nocturnes d'inspiration Shipibo. Les médecins occidentaux ont tendance a ignorer cette approche, qui a cependant été utilisée avec succès par des communautés traditionnelles pour des centaines sinon des milliers d'années.

Je pense que je peux maintenant dire, une douzaine de cérémonies et 18 mois plus tard que la douleur et les souffrances du passé sont ... dans le passé. J'ai l'impression qu'un poids énorme s'est lentement évaporé. Le sentiment est d'un immense soulagement, ainsi qu'une profonde gratitude. Mes souvenirs sont toujours là, mais leur charge émotionnelle négative n'est plus là.

Le chemin de la guérison émotionnelle, psychologique et physique n'est pas un processus «facile». On doit faire face à sa douleur. La medicina peut ramener à la surface de nombreux souvenirs difficiles. Cependant, la science moderne commence à reconnaître que le cerveau a besoin de re-sentir les traumatismes passés pour que le processus de guérison puisse fonctionner. C'est lorsque les douleurs passées restent enterrées et ne sont pas ramenées à la surface dans un environnement sûr qu'elles s'enveniment et continuent à nous alourdir.

Il semblerait qu'un traumatisme vécu dans l'enfance puisse être « stocké » dans l'inconscient. Par conséquent, dans notre état de conscience habituel et quotidien nous n'avons pas accès à ces souvenirs « oubliés ». Dans le cadre d'un processus de guérison visant à ramener à la surface consciente ce genre de souvenirs, il est possible de ressentir ce passage comme terrifiant et peuplé de démons. Ceci n'est donc pas un "bad trip", mais une étape nécessaire sur le chemin de la guérison.

Bon nombre de personnes font l'expérience d'effets visuels fabuleux avec l'ayahuasca. J'en ai eu très peu. A trois ou quatre occasions j'ai eu des "visions" (serpents dorés, magnifiques géométries multicolores, environnements botaniques exotiques dont je faisais partie). Mais en général ce processus pour moi prend plutôt la forme d'un champ émotionnel élargi, de façons complètement nouvelles de voir les choses, de sentiments de libération soudaine, des larmes, et une connexion intime et intense avec la musique jouée pendant les cérémonies.


Donc, ma conclusion est la suivante: la guérison est possible. Si vous concentrez vos intentions, avez le courage de continuer à y travailler (cela prend un certain courage, mais pas autant que vous pourriez le penser une fois que vous avez franchi la première étape), voulez vraiment aller au-delà des modèles habituels, êtes patients, alors je pense qu'il est possible de guérir ce qui doit être guéri.

Guérison à part (ou peut-être en est-ce un effet secondaire), je pense que l'ayahuasca donne au cerveau (et au corps) un nettoyage fantastique. En termes technologiques, le processus pourrait être comparable à une défragmentation du disque dur, un nettoyage de la mémoire ou la mise à jour du système d'exploitation.

Ces cérémonies sont aussi fascinantes simplement du point de vue de l'exploration de soi. Il existe d'autres niveaux de conscience que vous pouvez, avec les bonnes techniques et le bon guide, utiliser pour vous améliorer. En faire l'expérience est extraordinaire.

Beaucoup sont familiers avec la hiérarchie / pyramide des besoins de Maslow. A la base de la pyramide, nous avons des choses telles que nourriture et logement, et en haut nous avons la créativité, la morale, etc. Moins connu est que plus tard dans sa vie, Maslow a estimé que la notion de « peak experience » devait prendre sa place au sommet de la pyramide. Je pense que ce que la plupart des gens considèrent leurs «peak experience » sont bien loin de ce qu'il est possible de vivre en participant à une cérémonie autour de l'ayahuasca sous la direction d'un chaman expérimenté. L'esprit s'envole pour des cieux dont la plupart des gens ignorent l'existence. La réalité devient plus vaste, et l'univers plus vivant. On quitte la caverne de Platon.

Je termine en remerciant le chamane et son épouse pour leur dévouement et leurs soins: sans eux, je porterais sans doute encore des décennies de douleur et de frustration. Ma gratitude est immense.

Ignacio

 

Conscience des plantes