Témoignage: Apprentie de l'ayahuasca

Choisie par la plante ?

 

Le risque à se dire qu'on a été choisie est de ramener tout ça au moi, se sentir spéciale, différente, au dessus des autres. L'élue en quelque sorte.

 

Ceci étant dit, j'ai tout de même l'intuition que la plante choisit ses apprentis et en général toutes celles et ceux qui viennent à elle. Un peu comme les arbres emploient les oiseaux en leur fabriquant de bons fruits juteux qu'ils mangeront goulûment, avalant par la même la graine ou le noyaux qu'ils iront transporter a des milles de l'arbre et permettant ainsi a la plante de se perpétuer, se répandre, se développer. J'aime bien penser que l'ayahuasca nous choisit, nous amène à elle, car c'est déjà une façon d'apercevoir que la plante a un esprit, une façon d'agir bien particulière, qui peut paraître invisible ou anodine quand on n'y prête pas attention.

 

Quand je vivais en Australie, un ami, à qui je parlais régulièrement de mes voyages dans l'au-delà et rêves lucides en autodidacte, m'invita chez lui pour découvrir la plante psychotria viridis  qu'il prépara sous forme d'une pâte à fumer et qui me donna des visions pendant 5 à 10 minutes. Le lendemain il me présenta une grosse liane dans son jardin et m'expliqua que c'était l'ayahuasca :

 

"Traditionnellement on les prépare ensemble avec la chacruna, la plante que tu as fumée hier, pour faire un thé que l'on boit et qui donne des nausées et des visions pendant toute la nuit".

 

Je lui répondis: "Merci bien, mais je crois que faire ça tous les deux, sans expérience, sans guide, serait une mauvaise idée".

 

Et je repris donc le cours de mes expériences extra-ordinaires par mes moyens habituels, rêves, méditation, hypnose.

 

À mon retour en France quelques semaines plus tard, j'emménage dans un nouvel appartement et emprunte un plat à gâteau a mon voisin de palier; et, avec ma maladresse légendaire, le casse, avec le carrot cake encore brûlant dedans...

 

Je rachète donc un plat et invite mon voisin a prendre le thé un soir, pour réparer le méfait. La conversation va bon train, la soirée se termine, mon voisin rentre chez lui. Puis, il revient frapper à ma porte et me dit :

 

"Écoute, je bois l'ayahuasca régulièrement avec des amis et un chamane, si tu veux venir un jour." Quelle coïncidence quand même... Mon voisin de palier boit l'ayahuasca...

 

Si l'ayahuasca nous choisit, apparemment avant que nous, humains, la choisissions consciemment, je n'y vois pas cependant une fatalité, comme un destin immuable gravé depuis longtemps dans le marbre. Je dirais que la plante nous choisit, nous appelle et sème ainsi une graine, un potentiel. Elle a peut-être senti chez nous un parfum particulier ou entendu nos cris jetés dans le silence invisible. Elle a peut-être été alléchée, peut être été touchée. Voila, je crois que l'ayahuasca nous choisit comme une invitation, sans savoir où elle va ou ce qu'il adviendra. Ensuite c'est une histoire ordinaire, on fait connaissance, la relation évolue, on se choisit à nouveau, ou non.

 

Et un jour, après plusieurs mois, voire années, où je buvais régulièrement la médecine (note : « médecine » est ici synonyme d'ayahuasca), j'ai demandé à l'ayahuasca de me prendre comme apprentie. Ou plus exactement je lui ai demandé de m'enseigner pour que je puisse un jour servir sa médecine. En moins de temps qu'il fallu pour le dire, elle me passa la bague au doigt. J'ai senti une chaleur, une présence enveloppante, autour de mon annulaire droit. Au même moment, le chamane qui guidait la cérémonie se mit a chanter ces mots: l'anneau du roi, l'anneau du roi. Quelle coïncidence non ? Bienvenue dans le monde de l'ayahuasca...

Pourquoi devenir apprentie ?

 

Une nuit, après déjà quelques années d'apprentissage, de diètes et de sacrifices. Je suis écrasée au sol, la tête dans le tapis poussiéreux. Le feu crépite dans l'âtre, je ne sais plus si je suis dans un calme parfait ou une détresse absolue. Je ne cherche plus, je suis épuisée, je m'en remets à rien, à tout, bah bah bah... je ne sais plus. Ah! Laissez-moi! Le chamane qui dirige les cérémonies, et qui est en train de devenir mon ami, s'approche et commence à me frapper doucement le haut du dos. Il me dit : " Il y a dû y avoir une grande souffrance, un vide immense, pour qu'on veuille être apprenti. C'est presque une question de vie ou de mort."

 

En effet. Pourquoi vouloir se sacrifier? Se donner à la médecine. Donner son corps, lui imposer des diètes alimentaires et sexuelles. Donner son esprit pour aller aux confins de l'entendement, devenir presque folle. Arriver à un tel état de fragilité et d'épuisement pour enfin laisser passer la force de la vie? Pourquoi tout ça quand on pourrait juste vivre simplement, apprécier les petites choses et être heureuse ainsi?

 

En fait, je ne savais pas tout ça quand je me suis lancée. Je crois que je voulais juste donner du sens à ma vie, à la vie humaine. Faire avancer le monde dans un certain sens. Et puis une part de moi était aussi fascinée par les chamanes et tout le pouvoir magique et mystérieux qui les entoure. J'étais affamée, je voulais aller plus loin, plus haut, plus profond dans l'existence. Il y avait bel et bien un vide en moi, un besoin sans fond de grandir.

 

Je ne suis pas certaine que sans ce manque fondamental, j'aurais persisté dans l'abnégation que demande l'apprentissage de l'ayahuasca. Mais ce n'est pas le manque, le besoin, l'impossibilité de prendre du repos et de finalement tout accepter qui m'a fait entrer dans la seconde partie de mon apprentissage. 7 ans après s'être mise la bague au doigt, je continue et renouvelle mon engagement, par amour pour l'ayahuasca et parce-que j'aime vivre ainsi. Je n'ai plus besoin de forcer ou de repousser constamment des limites. Je prends mon temps. Je sais que cela me demandera encore des efforts mais je sais aussi maintenant, avec l'expérience, que tout ça n'a aucun sens, ne mène à rien de particulier et est juste une sorte de déroulement naturel de la vie, auquel je participe, sans plus chercher à comprendre.

 

Le dessin (note : ci-dessous) résume bien tout ça: avant, je voulais apprendre à cuisiner la médecine... et puis j'ai appris à me laisser cuisiner.

 

Qui enseigne aux apprentis?

 

Je ne peux parler effectivement que de mon expérience personnelle. Peux-être qu'un peu de contexte vous aidera à prendre tout ce que je dirai après comme un chemin parmi des milliers d'autres.

 

Je suis née et ai grandi en France dans une famille classique. J'ai toujours été l'artiste un peu excentrique. J'ai fait de grandes études, au plus grand plaisir de mes parents, et j'ai voyagé. En Australie j'ai travaillé avec un groupe d'aborigènes, découvert la réalité du monde des esprits et commencé à pratiquer ce qu'on pourrait appeler de la magie, en autodidacte. Je suis rentrée en France et ai découvert l'ayahuasca. Puis je suis partie en Équateur, là-bas j'ai travaillé avec un groupe de chamanes pour écrire un livre, et suis restée ensuite pendant encore 6 mois pour continuer à apprendre leurs techniques de soins, cérémonies et vision du monde. Puis je suis rentrée en France à mes 22 ans.

 

Quand je lisais des histoires de chamanes ou illuminés qui avaient un maître ou un compagnon de chemin, je me disais: ahh! Si seulement !

 

Après avoir demandé à l'ayahuasca de m'enseigner. J'ai demandé au chamane qui menait les cérémonies auxquelles j'assistais en Europe, de m'enseigner. Je lui ai demandé par e-mail. C'était tellement dur pour moi, de m'exposer ainsi, je n'osais pas en parler. Je l'ai choisi parce qu'il avait un bon cœur, parce que c'est une bonne personne. Je suis heureuse d'avoir fait ce choix pour ces raisons là.

 

Sa réponse fut brève : « as-tu demandé à la plante ? »

 

- « Oui, elle a dit oui ».

- « Ok, alors il faut que tu diètes les arbres ».

 

C'est tout. 

 

Et ce fut tout pendant des années. 

 

Je me souviens même une fois, énervée d'avoir un maître comme lui, j'écrivais sur un bout de papier:

 

"Ahh! La seule chose qu'il m'ait apprise à faire, c'est comment bien couper une orange pour ne pas mettre du jus de partout! "

 

Pendant longtemps j'ai été troublée, désespérée. Je croyais qu'il ne voulait pas de moi. Je croyais aussi que les plantes ne voulaient pas de moi. En effet, depuis le jour ou l'ayahuasca m'avait mise la bague au doigt, je n'avais plus de visions en cérémonies. Il semblait ne rien se passer d'autre pour moi que de vomir et d'aller aux toilettes toute la nuit. J'essayais d'avoir confiance, de me dire que c'était un processus... mais malgré moi j'avais la sensation persistante de ne pas être acceptée, qu'on ne voulait pas m'enseigner. Ni les plantes, ni le maestro.

 

Quand je commençais à boire l'ayahuasca seule, mon maestro vint à nouveau me donner une directive, 2 ans après la première : "commence à boire seule ". Maintenant, quand je regarde ça avec le recul, je trouve ça hilarant !

 

Je me souviens que je m'approchais pour l'écouter parler aux gens. J'allais sur les forums pour lire ses posts. Mais on ne se parlait pas. D'ailleurs, je ne savais jamais quelle question poser. J'avais juste envie de crier : "Dis-moi quoi faire ! Où aller ? Comment ? Dans quel ordre ? Combien de temps ? Dis-moi pour que je me sente en sécurité, pour que je croie savoir où je vais... Pour ne pas faire d'erreurs, ne pas me tromper.

 

Ce sont mes erreurs qui m'ont enseignées. 

 

Ce sont les milles et une baffes que je me suis prises qui m'ont formées. Le maestro aurait bien pu me prévenir, me mettre en garde, m'expliquer. Ma personnalité est ainsi faite que seule l'expérience pouvait vraiment me transformer. Alors j'ai trébuché, je me suis fait mal de nombreuses fois, et je me suis relevée; et ainsi, j'ai grandi et j'ai appris.

 

7 ans après le début de mon apprentissage et après en avoir passé la première phase qui s'acheva dans un feu d'artifice de crises de paniques. Mon maestro me dit qu'il ne s'était pas occupé de moi pendant toutes ces années car les plantes le lui avaient demandé. En ces termes, il m'expliqua qu'elle voulaient que je sois "al natural" (au naturel), enseignée directement par les plantes.

 

Les plantes m'ont donc enseigné, malgré tous mes doutes. Je les ai diètées, l'une après l'autre et, avec le temps, les erreurs et l'expérience qui en a découlé, j'ai commencé à mieux les entendre, mieux les comprendre. Elles m'ont nettoyé de ma vanité, elles m'ont rendue malade: sinusite, inflammation articulaire, gastrite, crises de panique. Je leur demandais de dresser mon corps et mon esprit. Et elles l'ont fait.

 

Comment enseignent les plantes?

 

Grand mystère. Je crois que l'enseignement par les plantes est comme un iceberg: la part la plus importante reste sous la surface.

 

Ce que je peux voir et vous décrire est donc seulement la partie immergée de cet iceberg.

 

Les plantes m'ont souvent enseigné en me rendant malade. Un peu comme si le corps apprenait quelque chose en traversant chaque maladie. Ce n'est pas un apprentissage qui se comprend ou s'explique. On passe juste au travers et de l'autre côté, quelque chose a été nettoyé, purifié par la maladie. Les gestes sont différents, il y a une sorte d'instinct, de perception plus aiguë de ce qui est juste et vrai. Des questions qui paraissaient essentielles avant ont perdu tout intérêt sans pour autant qu'on leur ai trouvé une réponse claire et définitive.

 

J'ai l'impression que les plantes enseignent plutôt en nettoyant : elles ne rajoutent pas des connaissances, des techniques, des savoirs. Plutôt, elles enlèvent l'inutile, tout un tas de couches de concepts, de désirs, de crispations et d'illusions. Elles enlèvent d'abord des couches grossières, et elle continuent de raffiner, toujours plus finement, comme pour rendre plus légère, moins collante, plus subtile.

 

Les plantes enseignent aussi en entrant en toi. Pendant la diète, c'est comme si plein d'énergies s'accumulaient autour de toi et puis, lors de la fermeture de la diète, tout ça rentre à l'intérieur. Des fois on ne sent rien, on s'en rend compte avec le temps, alors que des fois c'est la panique et on a l'impression qu'on va mourir. La plante change donc ton énergie et te donne quelque chose de particulier. Un peu comme si un lien avait été créé dans l'invisible ou comme si elle nous avait donné son numéro de téléphone. Désormais, quand on veut l'appeler, la fréquence du chant est plus juste, la pensée n'est plus perdue dans le vide de l'invisible, c'est comme si on connaissait la direction dans laquelle pointer. Aussi, on sent bien dès qu'on commence à dévier, dès qu'on sort de l'énergie, de la fréquence de cette plante. Il est ainsi plus facile de maintenir la fréquence de la plante. On entend aussi mieux quand la plante nous appelle, même si on était en train de faire autre chose.

Et pour la suite?

 

Après la fin de la première partie de mon apprentissage, qui a consisté essentiellement en une épreuve d'endurance et de foi : passer des années à dièter les plantes à l'aveugle; j'ai décidé de faire une pause.

 

J'avais besoin de remanger, reprendre du poids, profiter des plaisirs de la vie aussi, de mon corps de jeune femme. De plus, les attaques de panique qui commèrent à surgir soudainement étaient une nouveauté très déstabilisante, très dure à comprendre et accepter, au début. J'avais comme peur de mourir, de disparaître, d'être complètement annihilée, et j'avais tout à la fois une angoisse immense de vivre: le sentiment d'être prisonnière dans l'éternité de la conscience et des perceptions, à laquelle ni le sommeil ni la mort ne pouvaient mettre fin.

 

Je disais à l'époque que j'avais l'impression d'avoir pris un ascenseur spirituel qui m'avait envoyé plusieurs étages au-dessus, d'un coup. Il m'arrivait de faire ma vaisselle tranquillement et de ressentir toute la mécanique de l'univers en même temps. Boire un café provoquait presque assurément une crise tant mon corps percevait de façon aiguë les augmentations de taux de sucre, de caféine et tout autre existant que la plupart des gens consomment en quantifiés bien plus grandes. Les moindres mouvements de mon mental m'emmenaient dans des loopings de sensations, alors qu'avant tout cela semblait à demi endormi.

 

Ma sensibilité était devenue tout d'un coup si exacerbée que je ne savais plus comment vivre avec moi-même.

 

J'ai dû me reconstruire et me réadapter à ce nouveau mode de fonctionnement. Petit à petit j'ai commencé à découvrir les aspects positifs de ce changement : notamment pour donner des soins; la sensibilité acquise me permet de ressentir beaucoup plus facilement le corps et les énergies de l'autre. Et mon cœur, lavé de beaucoup de ses crispations, me permet maintenant de ressentir plus aisément la justesse et ainsi suivre le fil de la simplicité du présent, sans vouloir être ou paraître, sans besoin de donner ou recevoir, d'être en somme juste dans la générosité.

 

Il me reste encore du travail, mais je ne suis plus pressée. Le Tilleul, qui est mon premier maître, m'a tant appris et tant donné, de sa douceur, de sa patience, de son cœur vaillant et de son amour sans faille. Je sais maintenant que j'ai de bons alliés dans le monde des esprits: les arbres que j'ai diètés; et, qu'avec mon expérience, je vais pouvoir commencer à servir la plante aux autres, et notamment à celles et ceux qui n'ont encore jamais bu l'ayahuasca. Car j'ai déjà servi la médecine à des personnes expérimentées, mais cela est je crois très différent : ils savent déjà nager.

 

J'ai pour l'instant envie de faire des petites cérémonies, avec un petit nombre de personnes et peut-être des amis expérimentés, qui ont des qualités que je n'ai pas, pour m'accompagner. Mon but est d'aider les personnes qui viendront boire, pas d'être "the chamane". Je suis donc très heureuse d'avoir de bons amis à qui faire appel, de connaître aussi ce qu'ils peuvent apporter, leurs qualités et les plantes qu'ils ont dièté. J'espère que nous pourrons ensemble apporter nos pierres à la guérison des autres.

 

Je pense que cela marquera le début de la seconde partie d'apprentissage et je sais déjà que cela signifiera aussi la reprise des diètes de plantes.

 

Voilà tout pour l'instant. Je vous remercie de m'avoir lue et vous souhaite tout de bon.

;-)

Raquel

Conscience des plantes