Témoignage: Avec un recul d'une bonne décennie

Il me paraît évident que ma rencontre avec l’ayahuasca a changé ma vie. Il y a clairement un avant et un après à de nombreux points de vue, et il y a eu aussi différentes périodes dans mon parcours avec l’ayahuasca.

D’autres substances avaient déjà infléchi mon chemin, et m’avaient lancé dans un travail personnel important. Cependant, j’avais le sentiment que mes expériences solitaires butaient sur une sorte de limite. Le fait de pouvoir faire cela dans une démarche partagée avec d’autres, et sous la guidance de chamanes avertis, m’a permis d’aller plus loin et d’en tirer des bénéfices bien plus profonds.

 

Dans un premier temps, cela m’a apporté des bénéfices immédiats, parfois très concrets. Je ne pouvais pas supporter l’idée d’avoir des enfants, pour moi il n’en était pas question. Ma toute première nuit d’ayahuasca m’a fait comprendre les raisons affectives et familiales de ce refus, m’a permis de les ressentir dans mes tripes (et non plus seulement dans mon cerveau) et par là même de résoudre la question. Aujourd'hui, je suis père et ravi de l’être.

 

J’étais quelqu'un de plutôt cynique, je vivais dans une espèce de désespoir sardonique, notamment sur l’avenir du monde et de l’humanité. Aujourd’hui, je vois encore moins de raisons d’être optimiste, mais j’ai complètement accepté le fait que la vie porte dans tous ses aspects une part de souffrance et une part de ciel bleu. La souffrance n’est jamais éternelle, et le ciel bleu non plus. Je tente de les accueillir avec la même joie, et je suis devenu enthousiaste et positif.

 

J’avais en permanence, depuis bien longtemps, de toutes petites pointes d'angoisse. C’était comme un petit choc électrique sous le sternum, qui me rappelait les moments où, à l’école, le prof me choisissait au hasard pour une interrogation orale alors que je n’avais rien révisé. Ce petit choc revenait des dizaines de fois par jour, parfois à cause d’un stress conscient, parfois sans raison apparente. Aujourd’hui, il a disparu.

Depuis une bonne dizaine d'années, j’avais une petite douleur récurrente derrière la tête, à la base du crâne près de la nuque. En cas de fatigue ou suite à certains excès, par exemple, c’est là que se mettait la douleur, et j’avais un peu de mal à tourner la tête. Lors de plusieurs sessions, quelques soins se sont concentrés sur cet aspect, et j’ai fini par me débarrasser complètement de cette douleur.

Plus généralement, je pourrais dire que ce premier temps m’a apporté une bonne dose de joie de vivre, une réelle ouverture du cœur, beaucoup de matière à réflexion philosophique (dans un registre qui n’est pas excessivement mental), un grand besoin de nature, beaucoup plus d’indulgence envers les gens, mais aussi plus de confiance en moi. J’y ai trouvé aussi une plus grande ouverture d’esprit : je n’exclus plus rien a priori. Même ce qui me paraît très peu probable, voire totalement invraisemblable, je ne le juge plus totalement impossible. J’ai été trop époustouflé par certaines expériences que je n’aurais jamais pu envisager auparavant.

Tous ces changements ont été durables, avec un recul d’une bonne décennie, et sont arrivés assez rapidement. La suite de mon parcours avec l’ayahuasca a été plus contrastée. D’une part, j’ai pu réaliser un travail incroyable sur ma famille et mon enfance. Certaines visions m’ont révélé des choses que je n’aurais jamais pu imaginer tout seul, et que j’ai pu vérifier par la suite. Ce travail fut long et parfois douloureux, et je n’aurais sans doute pas pu le réaliser sans prendre l’ayahuasca sur la durée. Il m’a apporté une compréhension de certains mécanismes transgénérationnels à l’œuvre dans ma famille, la possibilité de donner du sens à la souffrance qu’ils suscitaient et le courage de prendre la responsabilité de briser ces mécanismes. J’y ai trouvé au bout du compte un apaisement très important.

D’autre part, il y a eu plusieurs périodes où j’ai eu l’impression que l’ayahuasca ne m’apportait plus grand-chose au-delà d’une salutaire purge physique. Je pense d’ailleurs qu’il faut relativiser le côté ‘magique’ véhiculé par de nombreux films, livres et témoignages à ce sujet. Certes, il y a une part de magie dans les expériences qu’apporte cette plante, mais ce n’est pas aussi uniforme et systématique qu’on pourrait le croire. Cela dépend d’une personne à l’autre, et d’une cérémonie à l’autre.

Personnellement, je ne vois pas et je n’ai pour ainsi dire jamais vu les fameux serpents, jaguars, palais enchantés et paysages divins si souvent décrits dans la littérature. J’ai eu des visions très éclairantes qui ressemblaient à des rêves éveillés, mais presque jamais de déferlement de couleurs et de formes géométriques fractales, ou alors de manière très fugace. Ça m’a peut-être évité l’écueil de vouloir prendre de l’ayahuasca comme on va au spectacle. Certains sont à la fête presque à chaque fois, d’autres (rares) semblent immunisés contre les effets de la plante. Et même quand ça ‘fonctionne’, la ‘magie’ doit être transposée dans la vie quotidienne pour qu’elle puisse déployer ses effets, sans quoi toute cette démarche parfois très éprouvante ne sert au final pas à grand-chose. Cette transposition semble parfois se faire toute seule tant le chemin est évident, mais dans d’autres cas on peut tout aussi facilement retomber dans des travers dont on a pourtant décortiqué les mécanismes sans pour autant parvenir à les déjouer dans le quotidien. Pour résumer, la magie exige aussi du travail.

En résumé, devant l’évidence, j’ai acquis la certitude absolue que l’ayahuasca était la meilleure chose qui puisse arriver à ma santé, mentale comme physique. Elle exige une certaine rigueur, mais elle récompense largement l’effort, de manière parfois assez subtile. Je peux maintenant concevoir qu’on puisse ressentir de la gratitude envers une plante.

Conscience des plantes