Témoignage: Expérience du Yagé*, un compte rendu

(*Yagé: autre nom pour l'ayahuasca)

 

J'eus connaissance du Yagé par un ami qui me donna un texte explicatif à lire. Chose que je ne fis sérieusement qu'un an plus tard car la pratique du Vipassana (méditation bouddhiste) semblait incompatible avec cette approche. Cela faisait une dizaine d'années que je pratiquais ce type de méditation plus ou moins intensément.

 

Donc à cette période, il y a à peu près 8-9 ans, il me semblait que la méditation m'enthousiasmait moins. Sans doute aussi dû au fait que, à part pendant de longues retraites, je n'avançais plus beaucoup.

 

Je décidai ainsi d'essayer la voie chamanique du Yagé. J'en parlai à mon ami qui me suggéra d'envoyer une requête au chaman afin de participer à une cérémonie de deux nuits pendant laquelle il serait possible d'expérimenter le Yagé.

 

A cette époque, pour moi, le chamanisme se rapprochait beaucoup de l'animisme : Il s'agissait d'une approche des déités habitant les éléments et la nature par différents rituels. J'avais sporadiquement touché à ce monde par mes voyages en Asie et Australie mais aussi dans mon pays par différentes pratiques (plus ou moins régulières) : Marches sur le feu, Sweat lodges. Mais depuis le Vipassana j'avais cessé toute pratique alternative.

 

En considérant cette première cérémonie maintenant, avec un recul de presque 10 ans, je me vois un peu comme un nouveau-né découvrant le monde. A cette différence près que j'arrivai là, dans ce groupe de gens, avec mon point de vue de méditant, une certaine aridité spirituelle et peut-être une dose non négligeable de fierté émanant des ascèses accomplies. Qui, soit-dit en passant, était probablement la raison de ma stagnation.

 

Pour être tout à fait honnête je ne me souviens plus bien de ce que je vécus lors de ces deux nuits. Ce ne fût certainement pas un raz-de-marée hallucinatoire, mais l'expérience avait titillé ma curiosité. Il ne s'agissait pas d'une drogue comme l'alcool ou le cannabis car mes perceptions ne s'étaient pas émoussées. Cela ne ressemblait en rien à la cocaïne car je tendais plus vers l'introspection. Cela me rappelait vaguement l'effet de l'opium avec une puissante note de psilocybine. Ou alors du LSD mais sans le côté désincarné et synthétique.

 

Je découvris par la suite qu'il ne s'agissait pas du tout d'une drogue et que le Yagé n'est qu'un des nombreux ingrédients d'une cérémonie chamanique.

 

Mais revenons à ce début de soirée du vendredi (avant la première nuit). J'étais donc là parmi ce groupe de gens que je ne connaissais pas, sauf mon ami. Nous étions assis confortablement sur des matelas disposés le long des murs d'une grande pièce. Chacun avait amené un récipient pour vomir car on m'avait dit que le Yagé peu provoquer de fortes nausées. J'avais auparavant été présenté au chaman qui expliquait maintenant à tout le monde certaines règles de sécurité à suivre lors des deux nuits.

 

Puis nous avons fait un tour de parole afin que les nouveaux puissent se présenter et que tout le monde puisse parler un peu de leurs attentes et souhaits pour les deux nuits à venir. Puis on a éteint les lumières si ce n'est pour une unique bougie devant le chaman et chacun est venu tour à tour boire un petit verre de Yagé.

 

Au goût c'est amère et sucré. Ensuite on s'assoit dans l'obscurité et rien ne se passe. Après quelque temps le chaman commence à chanter. Puis, petit à petit, les chants et les sons du tambour commencent à évoquer des images. Comme je n'avais bu qu'un petit peu de Yagé c'est assez subtil et je n'ai pas de nausées. J'éprouve toutefois l'envie au bout d'un moment de sortir dans le jardin et de faire quelques mouvements de Tai-Chi. Lors de mes précédentes participations à des cérémonies chamanique il était souvent question de contact physique et spirituel avec les éléments naturels. J'avais donc assumé que la démarche devait être similaire dans ce groupe.

 

Quelques mois plus tard quand je revis mon ami un peu avant ma seconde cérémonie de Yagé il me fit comprendre qu'il ne fallait pas tant chercher les choses à l'extérieur (la nature ou les éléments) et que la démarche ici était plutôt introspective. Je participai ainsi à beaucoup de cérémonies par la suite. Buvant plus de Yagé et essayant de rester dans la pièce avec le groupe et le chaman. Je remarquai aussi que de sortir de temps en temps permettait d'alléger l'anxiété liée à l'introspection. Les chants du chaman généraient en moi des images et des sensations douloureuses ayant souvent trait à mon passé et le fait de sortir me permettait tout simplement de couper quelque chose auquel je ne me sentais pas près à faire face.

 

Malgré tout j'essayai de rester le plus possible à l'intérieur (et aussi de moi-même) afin de résoudre ces peurs. De les traverser en quelque sorte. Car je savais qu'à l'issue des deux jours de cérémonie je ressentirai une légèreté d'autant plus grande, m'étant délesté de ces pierres noires de mon passé.

 

D'autres choses ou images m'étaient incompréhensibles mais fascinantes. Des sortes de visions kaléidoscopiques ou organiques. Des perceptions de sons visuelles et inversement. Des stases ou répétitions temporelles.

 

Je me préparais aussi du Yagé chez moi afin d'explorer plus profondément cet univers. Je fis ainsi beaucoup de sessions solitaires et affinais le breuvage que je préparai afin de le rendre plus concentré. Je dois dire que ce n'est pas quelque chose que je recommanderai. Car au-delà d'une certaine dose la perception de l'expérience ne m'était plus vraiment possible et je perdais la notion de ce qui se passait.

 

Pour que l'expérience ait de la valeur elle doit être vécue consciemment. J'ai toutefois continué à faire ces sessions solitaires mais simplement en préparant une potion me correspondant.

 

Mais le Yagé n'est qu'une partie de la cérémonie. Je revenais chaque année et même plusieurs fois par année participer aux cérémonies avec le chaman. Les chants et le tambour. L'esprit du groupe. L'esprit même des plantes que nous consommions. Tout cela influait sur les événements intérieurs vécus durant les deux nuits et les enrichissait. Il me semblait que le Yagé me prédisposait à une suggestibilité extrême et que les chants du chaman pouvaient ainsi me faire voyager plutôt dans la noirceur ou plutôt dans la lumière. Mais je sentais toujours sa protection et la protection de la liane.

 

Il m'est arrivé de faire des sessions de liane seule. Cette partie du Yagé qui contient les inhibiteurs d'enzymes et qui permet au DMT de se manifester pleinement et longuement. Je ne peux que parler de ce que j'ai ressenti mais c'est comme si la liane avait une personnalité et me suggérai ceci ou cela comme une mère bienveillante. Il m'est aussi arrivé de fumer du DMT et pour moi cela ne s'apparente ni à une mère, ni à un père, ni à aucun être vivant d'ailleurs. Il me semble que ce soit juste un outil vers une autre dimension, mais nos sens corporels ne nous permettent pas de l'appréhender. C'est inhumain en quelque sorte. La liane redonne à l'expérience ce côté humain qui permet, à mon avis, d'intégrer l'expérience.

 

Aujourd'hui c'est lundi et je viens de faire un week-end de cérémonie dans un lieu isolé dans la forêt avec un groupe dont je connais la plupart de longue date et quelques nouvelles personnes dont certaines n'avaient jamais bu de Yagé. Je vais maintenant relater mes impressions durant ces deux nuits. Il faut tenir compte du fait que mes habitudes alimentaires ont considérablement changé depuis ma première cérémonie, ceci afin de faciliter la communion avec les plantes contenues dans le breuvage. Une autre chose qui a changé au fil des années de pratique c'est mon respect pour cette tradition et ses acteurs (humains et végétaux). Ma personnalité n'a toutefois pas fondamentalement changé. Je suis solitaire, introspectif, cultivant une sorte de dédain pour les conversations superficielles et futiles. Mais, même si je ne le montre pas beaucoup, j'aime mes frères et sœurs humains et ai beaucoup d'admiration pour ceux qui font preuve de fortitude.

 

Première nuit

 

Le chaman me souffle de la fumée de tabac sur le corps, puis il me demande combien je veux boire. Sans doute dû à ma propension à boire beaucoup en début de nuit. Je lui dis : Un verre. Il me sert 2/3 de verre m'indiquant que le Yagé est aujourd'hui plus concentré que d'habitude. Après la première gorgée je m'aperçois que c'est effectivement le cas. Je le remercie par le salut indien traditionnel et retourne m'allonger.

 

Plus tard le chaman commence à chanter. J'ai l'impression qu'il doit s'être écoulé une heure au plus et mon corps fourmille. Je m'assieds. La lumière du feu éclaire faiblement la salle. Les sensations corporelles que je ressens je commence à bien les connaître. C'est le DMT qui se manifeste. Une sorte d'anxiété et d'isolement. Je suis encapsulé dans cet espace. Les autres n'existent presque plus. Une sensation d'inéluctabilité. M'observant, j'isole l'anxiété qui est liée à un début de nausée. Du fait la nausée s'en va. L'anxiété reste. Je sens une présence aux abords de ma bulle. Vaguement une ombre. Rien d'inhabituel pourtant.

 

C'est fort. Les chants s'amplifient. Un sentiment que la douleur est une illusion et une sorte de confiance en moi s'installe.

 

Au bout d'une heure? Je sors pour aller près du feu. Un ami que je connais depuis longtemps est là. Nous restons un moment en silence à regarder le feu. La même branche brûle deux fois. J'en fais part à mon ami qui acquiesce. Je pars uriner dans la forêt. La végétation de la forêt crée des imbrications dont je peine à m'extraire. Une sorte de labyrinthe. Je ris de moi-même et reviens vers le feu. Le DMT s'est maintenant amenuisé et je demande du tabac. On me souffle du tabac dans le nez. Je suis ébranlé et ai de la peine à garder l'équilibre. Je retourne maintenant à l'intérieur. Le reste de la nuit je n'ai pas bu plus de Yagé. La liane est dans mon corps et m'accompagne, mais de manière très légère et subtile. Je ne ressens pas le besoin de boire plus. Je ne vomis pas ni ne vais à selle ou m'endors. Le jour se lève.

 

Je somnole 2-3 heures en début de soirée pour reprendre des forces, puis…

 

Deuxième nuit

 

Nous buvons d'abord un verre de Bobinsana qui est considérée comme une plante tutélaire majeure. Personnellement je trouve qu'elle me donne de la douceur et m'aide à faire face aux visions effrayantes. Ensuite l'Ayahuasca, même quantité que la première nuit… Autre potion. Plus forte, si une telle chose est possible.

 

Je relate maintenant les événements, mais pas nécessairement dans l'ordre où ils sont apparus. Le temps semble s'être considérablement étiré et fragmenté durant cette deuxième nuit. Aussi, je suis beaucoup plus resté dans la salle et très peu allé vers le feu dehors.

 

Je vois toujours des visages mutilés et sens la présence d'anciens assassins et chiens de guerre mais cela ne retient pas excessivement mon attention comme auparavant. La vigilance par rapport à la peur et l'anxiété que j'avais établie en début de première nuit est revenue. Les chants du chaman me semblent plus dynamiques que la première nuit et ainsi les deux parties de la potion s'auto-régénèrent toute la nuit. Il n'y a pas de pics ou d'amenuisement du DMT pendant 4-5 heures.

 

Il me semble qu'au début j'ai assez vite établi que j'étais complètement détaché de la douleur mentale ou physique. Mon corps avait quand même quelques difficultés à garder l'équilibre. Par contre à d'autres moments il pouvait bouger rapidement, même dans la semi-obscurité. La pensée de ce qu'on laisse derrière soit apparaît. Je m'aperçois qu'elle ne vient pas de moi. Ce sont les arbres autour de nous. La forêt. Je partage leur conscience sous le sol. Deviens végétal. Ne bouge plus pendant un moment. C'est difficile à expliquer. Autres perceptions. Pas vraiment de mode de pensées. Je sors. Les arbres sont là. Il y a des chants et du mouvement à l'intérieur de la maison. Mais c'est lointain et me semble être une excitation animale qui n'a rien à voir avec moi.

 

Vers le feu il y a une femme. Je m'assieds et ferme les yeux. Des nuées de filaments bleus s'étirent au dessus de ma tête vers les arbres. Ici tout est calme. La femme s'en va. Je me lève alors pour être debout près du feu et fait une série de mouvements particuliers que je ne connaissais pas. La colère animale sort de mes mains et je la dirige vers le feu. Fugitive pensée que personne ne devrait venir maintenant. Que c'est important. Je complète encore une série de mouvements qui se terminent par un entrelacement des deux mains. C'est fait. Je reviens dans la maison. A vrai dire je ne sais pas combien de temps s'est écoulé. Les gens souffrent et pleurent mais cela ne me fait rien.

 

L'ami qui était assis en face du chaman n'est plus là ou se repose ailleurs. Une femme se tient près de la cheminée en position de vigilance. J'ai l'impression qu'il faut toujours qu'il y ait quelqu'un qui tienne ce rôle et quand elle ira se reposer, si cet ami ne revient pas ce sera à mon tour de la maintenir. Je la vois qui courbe l'échine et finalement part s'allonger un moment. Je sens à travers les sons et les mouvements, l'esprit du groupe qui vacille. Peut-être est-ce uniquement ma perception mais comme les gens souffrent je prends la position de vigilance.

 

Je fais encore des mouvements des mains mais plus de colère. J'appelle l'ange. L'esprit du groupe se stabilise. La voix du chaman s'affermit. L'ange m'habite et impose la vigilance.

 

Plus tard la femme est guérie par le chaman. Je rebois de la bobinsana et continue la vigilance.

 

Je rebois du Yagé. Le chaman chante ce qui pour moi est la fin de l'humanité. Toutes les images évoquent la désolation et le chaos. Je sens la souffrance du groupe mais je ne peux rien faire pour eux. Je dois juste maintenir la conscience de cette position de vigilance que j'occupai il y a des milliers d'années. Cette mémoire est classée à un endroit particulier hors du temps et de l'espace. Ma confiance dans ma capacité à le faire est totale. Je sais que je ne peux pas me laisser distraire par les images de mort et je me sens bien.

 

Le jour se lève et le chaman chante encore mais ce sont maintenant des chants apaisants. La cérémonie touche à sa fin.

 

Je n'ai pas vomi et vais enfin à selle. Le DMT est encore bien présent pendant encore une heure après le dernier chant du chaman.

 

Je suis rentré chez moi maintenant, mais l'expérience de ces deux nuits est encore toute fraîche. Le mode de pensée végétal est encore comme décalqué sur mes cellules. Il me donne une certaine agilité mentale qui ne nécessite pas d'efforts de concentration et ouvre des points de vue différents. C'est pour moi l'opportunité de partager et aussi de faire un peu le point sur ces (presque) dix ans d'expérience avec le Yagé et son univers.

 

Après les deux premières années je commençais à plus accepter de travailler sur mes côtés sombres en cérémonie. Ce qui me fit un peu déprimer car je me rendis compte de mon égoïsme et mon insensibilité. Je ne sais à quel point les choix d'orientation que je prenais influaient sur le type de nœuds mentaux et émotionnels qui remontaient et se manifestaient de différentes sortes… Parfois fort désagréable. J'avais souvent l'impression que c'était hors de mon contrôle et que je n'étais là que pour expier. Il y avait une sorte de communication avec la liane mais cela me paraissait assez cryptique. Je passai ainsi 3-4 ans à me dire que je ne pouvais rien y faire si ce n'est de continuer. Que forcément au bout d'un moment ce réservoir de noirceur devra bien finir par se vider.

 

Puis petit à petit. Même des fois par grands bonds, lors de cérémonies particulièrement bénéfiques, je réalisai qu'on est l'artisan de son bonheur (ou malheur). J'avais trop souvent assumé le rôle revendicateur du patient qui vient là pour que le bon docteur le guérisse. De plus je jugeai que la plupart des gens faisaient de même. Cet éveil à l'esprit du groupe me fit réaliser que rien ne pouvait être plus loin de la réalité. Il y avait là des gens qui pratiquaient depuis longtemps ainsi que de nouvelles têtes qui participaient et donnaient de leur être pour porter la cérémonie et se guérir mutuellement. Comme j'avais été pas mal centré sur moi-même j'avais passé complètement à côté de ces signes subtils. Maintenant la liane commençait à me parler. Ou peut-être m'avait elle toujours parlé mais je ne l'entendais pas.

 

Donc ces deux dernières années c'est différent. La plante entre en chacun au début de la nuit. Un peu comme des arbres nous sommes alors tous reliés. Par les racines. La douleur d'un arbre est ressentie par tous les autres. Ma douleur est ressentie par tous les autres.

 

Même si ma personnalité n'a pas fondamentalement changé, j'ai plus confiance. En moi et les autres. C'est comme ça que je vois le futur dans ce groupe: Aider son esprit dont je fais partie.

 

Kim

Conscience des plantes