La cérémonie

Le cadre dans lequel on boit l'ayahuasca en Europe francophone est souvent appelé « cérémonie », ou « session » (du monde anglo-saxon). Vu le caractère international des participants, même en Amérique du Sud, les deux termes sont employés indifféremment. Il faut toutefois noter que le premier, venant d'un contexte religieux, peut sembler coloré d'une connotation sectaire, et certains interlocuteurs ne connaissant pas la médecine traditionnelle d'Amazonie posent parfois la question : « Rassure-moi, ce n'est pas une secte ? ». Peut-être est-ce la raison de l'usage alternatif du terme plus médical « session ». Remarquons en passant que Maria Sabina, chamane traditionnelle mexicaine servant des champignons (Psilocybe mexicana) utilisait le terme plus neutre de « velada » (soirée).


 

De même les termes usuels désignant l'ayahuasca sont « médecine » ou « grand-mère », selon les contextes et l'habitude. Ce dernier vient probablement de l'habitude péruvienne d'appeler l'esprit de toute plante « la madre de la planta » (la mère de la plante), la plante étant considérée comme la manifestation physique d'une entité spirituelle source dont la plante serait née. En français, le terme « mère » n'est pas employé, car nos croyances ne coïncident pas, mais le glissement à « grand-mère » se fait d'autant plus facilement que le sentiment d'une présence rassurante et bienfaisante est bienvenu pendant une cérémonie et que la plante est le plus souvent perçue comme féminine - comme une ancêtre qui apporte aide, conseils et enseignement.


 

Pour en terminer avec la terminologie, on remarque que l'appellation espagnole des personnes servant l'ayahuasca en Amérique du Sud est « curandero » (guérisseur) et que de nombreux termes indigènes sont recensés et peu utilisés dans le contexte international. Le terme, techniquement inadéquat, de « chamane » est cependant le plus utilisé et le mieux compris. De même aucun terme n'est absolument adéquat pour porter tout le sens du cadre dont nous parlons, mais « cérémonie » est le plus commun et probablement le plus adéquat, en dépit de la connotation religieuse / sectaire. Notons au passage que dans les mouvements religieux brésiliens Santo Daime et União do Vegetal, qui utilisent l'ayahuasca comme sacrement, le terme « cérémonie » s'applique dans la pleine mesure de sa signification chrétienne.


 

Le déroulement d'une soirée d’ayahuasca n'est pas figé et les différents praticiens ont leurs propres habitudes, souvent fortement influencées par celles du curandero auprès duquel ils ont appris. Les curanderos amazoniens – dans toute la diversité culturelle qui y règne de pays en pays, de ville en ville, de tribu en tribu – pratiquent eux aussi de manières très diverses. Toutefois, la nature même de l'expérience impose certaines conditions et en proscrit d'autres.


 

D'une part, l'ingestion de la plante fait souvent vomir, et produit des effets physiques qui peuvent limiter le mouvement. Les gens sont donc assis sur des matelas où ils peuvent se coucher si la fatigue de la nuit et de l’effet de la plante les forcent au repos. La nécessité de s’adosser les place contre les murs du lieu qui accueille l’événement, le guide faisant partie du « cercle ».


 

L’aspect émétique de cette médecine requiert la présence d’une bassine et de papier. Là aussi, il y a des exceptions, mais nous n’aborderons pas ces cas plus rares et spécifiques.


 

La cérémonie se passe le plus souvent la nuit et dans le noir, mais la présence de bougies ou de feu dans un foyer n’est pas rare. Moins fréquemment, les cérémonies sont menées autour d’un feu, ou en journée. L’obscurité favorise l’introspection, et les couleurs provoquées par la médecine sont mieux perçues. Mais ceci n’étant pas le plus important dans l’expérience, certaines traditions ne s’y astreignent pas.


 

Certains guides, à l’image de leur enseignant, organisent des rituels d’introduction ou mettent en place un autel, garni de fleurs et/ou d’objets rituels ; d’autres sont plus simples dans leur attitude et ne requièrent qu’un respect raisonnable de la part des participants. Il n’y a donc pas de rituel nécessairement organisé que la prise d’ayahuasca nécessite. La seule constante est dictée par l’effet du breuvage : on ne fait pas l’imbécile devant la plante. Les guides avertissent donc le plus souvent de l’attitude la plus adéquate à adopter et du comportement à avoir pendant la nuit, envers l’effet que la plante produit et envers le groupe.


 

La durée de la soirée est aussi variable. Certains groupes commencent plus tôt que d’autres et mènent une cérémonie courte, d’autres boivent jusqu’au matin ou finissent dans la matinée.


 

Si beaucoup de facteurs varient, le chant et la musique sont une constante. Le guide est souvent le chanteur principal, parfois accompagné d’autres personnes désignées. Dans certains groupes, les participants sont aussi autorisés / sollicités pour chanter, quoique souvent plus tard dans la nuit, lorsque l’effet de l'ayahuasca est moins intense.


 

Il est difficile de faire l’inventaire des chants, tant les traditions dont les guides européens sont diverses, mais tous ceux que nous avons rencontrés sont porteurs de chants traditionnels amazoniens qu’ils utilisent comme des outils de travail qui fondent l’identité d’une cérémonie et son appartenance à une tradition, son affiliation au « maestro » du guide. Et même si des chants locaux ou d’autres traditions (non chamaniques) font partie de leur répertoire, aucun à notre connaissance ne s’en passe.


 

Ainsi en va-t-il des méthodes de soins apportées en cas de besoin. Car les guides, suivant en cela les curanderos traditionnels, ne font pas nécessairement des soins où ils viennent toucher les patients ou leur parler. Ils sont là avant tout pour assister le passage de l’effet de la plante et lui permettre d’apporter sa guérison. Ce n’est pas le sujet ici d’éclairer en quoi l’ayahuasca « guérit », mais de souligner que ce n’est pas le guide de cérémonie qui est le garant de la guérison ou le « médecin » au sens occidental du terme. Pour un grand nombre de participants, une intervention du guide n’est pas nécessaire, et ils vivent leur expérience en leur for intérieur, à l’écoute des chants qui focalisent leur attention sur leur vécu visuel et ressenti.


 

L’ayahuasca est servie en général en plusieurs fois, et certains guides permettent aux participants de venir en demander plus. D’autres rendent la procédure plus rythmée et ne servent qu’à des moments de leur choix. Il est rare qu’elle ne soit servie qu’une seule fois, car l’effet de la plante est très variable et inattendu. Même une personne d’expérience ne peut prévoir si elle va ou non sentir l’effet ou préjuger de son intensité. On boit donc souvent « petit à petit », ou en tout cas pas « trop fort ». Chaque personne étant différemment influencée par la force de l’effet ou même par sa nature, l’ayahuasca n’est pas servie indistinctement. Chacun reçoit une quantité différente, selon l’estimation du guide dont le service requiert une connaissance basée sur l’expérience.


 

La nature de l’expérience, du point de vue du vécu du participant, est d’une diversité indescriptible. En vérité, l’appellation d’hallucinogène souvent entendue à l’intention de l’ayahuasca, est vraiment peu justifiée, tant il arrive souvent que l’on ne voie rien ou peu, et que l’expérience n’en est pas tant affectée. Dans presque la majorité des cas, ce n’est pas l’aspect visuel qui détermine le succès subjectif d’une prise, mais une proportion bien plus importante de la nuit où le ressenti, la mémoire, la compréhension et la réalisation inondent le temps et l’univers intérieur.


 

Inversement, ce n’est pas le côté inconfortable qui en détermine l’échec. Vomir est souvent synonyme de maladie et de douleur. Ici, vomir est le plus souvent une expérience très différente de vomir en circonstances « habituelles ». Tout d’abord, il n’est pas douloureux de vomir sous ayahuasca, même si c’est très intense et le malaise qui l’accompagne est aussi très différent des malaises dus à d’autres causes ; la brûlure de gorge due aux sucs gastriques n’est pas présente non plus. Le vomissement est quasiment tout de suite suivi d’un ressenti positif de libération ou d’allégement. De plus, il est parfois vécu si consciemment que l’on en comprend le sens et le but. Il fait partie intégrante de l’expérience est n’est jamais considéré par les participants comme quelque chose à redouter ou craindre, quels que fussent leurs a priori la première fois qu’ils ont bu l’ayahuasca. Soulignons que le vomissement n’est pas une condition sine qua non de l’expérience, et que l’on ne vomit pas à chaque fois. Certains ne vomissent pratiquement jamais. Une fois compris le fait que la purge fait partie de l’expérience en son temps et heure, personne ne parle de vomir, comme si cela n’avait rien à voir avec le « vomir » compris par les non-usagers de la médecine. L’essentiel n’est pas là. La purge se fait de différentes manières. Parfois, l’ayahuasca fait aller aux toilettes un peu plus souvent qu’on ne le ferait normalement et les selles peuvent être très liquides, donnant l’impression d’une diarrhée, mais ce n’est jamais douloureux, et cela n’est pas persistant. Il est à noter que pour éviter de purger durant l’expérience même, certains groupes organisent une purge de tabac ou autre plante durant la journée précédant la cérémonie. Le corps n’a plus besoin de se nettoyer et le travail accompli pendant la transe à proprement parler, est d’une nature plus subtile, mais non moins puissante ou efficace. Les larmes, l’exaltation, les sentiments dans toute leur grandeur, la compréhension, le chant, sont aussi une manière de « purger » par l’intensité du vécu au sens de cette médecine.


 

La fin de la nuit est souvent accompagnée d’une clôture plus ou moins ritualisée et/ou d’un tour de parole après le sommeil, pour les groupes qui se laissent dormir. Ce moment de partage d’expérience reflète le moment du partage des intentions qui peut figurer au programme de certains groupes au début de la cérémonie. Ces moments pour certains guides sont l’occasion de rappeler les aspects pratiques du comportement à avoir les jours suivant la cérémonie. Le plus souvent, c’est le repos, qui prend la forme d’une diète légère pour ne pas surmener le corps en le sur-alimentant après un ou deux jours où la nourriture est limitée en qualité et quantité. Le sommeil et l’absence d’activités fatigantes outre les obligations habituelles de la vie quotidienne sont conseillées.


 

Voilà pour l’ensemble le résumé d’une cérémonie ayahuasca menée en Occident. S’il est vrai que cette description ne peut peindre le tableau de toutes les pratiques, il nous apparaît que les groupes qui sont liés à une tradition sud-américaine sont toujours respectueux des us et coutumes qui accompagnent le service de la plante dans son lieu d’origine.


 

Il existe néanmoins à notre connaissance deux groupes en Europe, l’un discret, l’autre inversement ostensible, qui s’arrogent la liberté de boire la médecine sans en porter et respecter la culture. De ouï-dire, d’autres boivent la médecine de manière qui pourraient en choquer d’autres, mais jamais nous n’avons entendu ou connu d’utilisation de la plante dans des contextes ostensiblement scandaleux ou qui ressembleraient à la consommation de « drogue » au sens abusif du terme. La nature même de son effet en empêche l’abus ou l’utilisation dans des contextes autres qu’un espace délimité avec des matelas et des bassines. Voilà peut-être l’une des raisons pourquoi elle suscite un respect presque unanime parmi les participants, en proportion quasi absolue adultes et responsables : on vient à l’ayahuasca non par opposition à la société ou pour se construire en marge d’elle, mais pour trouver un chemin d’intégration dans sa propre vie, de guérison au sein de son milieu. L’obscurité et l’introspection entourées de tradition médicinale ancienne sont largement une constante de ce chemin.

Conscience des plantes