La préparation

 

L'ayahuasca est un inhibiteur réversible (i.e. de courte durée) de la monoamine-oxydase (IMAO), ce qui implique que suite à son ingestion, le corps n'élimine plus normalement la tyramine, un acide aminé contribuant à la régulation de la tension artérielle, que l'on trouve dans certains aliments. Il est possible qu'un excès de tyramine provoque une crise hypertensive très nocive. Il est par conséquent conseillé d'éviter certains aliments pendant les 24 heures qui précèdent et qui suivent l'ingestion d'ayahuasca. Une liste de ces aliments se trouve à la fin de cet article. L'ingestion d'ayahuasca est incompatible avec la prise d'un médicament qui serait également un IMAO.

 

Extrait de notre article "Qu'est-ce que l'ayahuasca?": "Certains médicaments, notamment les antidépresseurs inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) tels que la fluoxétine, la sertraline, ainsi que le citalopram par exemple, sont incompatibles avec la prise d'ayahuasca. Aussi, pour des sujets souffrant de pathologies psychiques telles que la schizophrénie ou un trouble bipolaire (connus ou latents), l'usage de l'ayahuasca est fortement déconseillé, puisque pouvant déclencher une acutisation de ces pathologies."

En cas de problèmes cardiaques et d'hypertension, l'ingestion d'ayahuasca est fortement déconseillée. Il est également très fortement conseillé aux femmes enceintes d'éviter l'ayahuasca. En cas de doute et/ou de prise d'autres médicaments, ainsi que de traitements suivis, il est impératif de se renseigner auprès de personnes compétentes avant d'envisager de boire l'ayahuasca, le présent article ne pouvant prétendre être exhaustif quant à ces questions.

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En traitant le sujet de la préparation à une cérémonie d'ayahuasca, il importe de rappeler quelques éléments essentiels qui nous permettront d’en comprendre la pertinence.

 

Avant tout, si nous abordons le sujet ici, c’est que les participants des cercles où l’on boit l’ayahuasca sont souvent soumis à une préparation plus ou moins stricte, qui se focalise sur l’abstinence de certains aliments et parfois aussi sur l’abstinence sexuelle, et la plupart du temps sur celle de toute drogue récréative. Or, les raisons qui fondent cette abstinence ne sont pas claires et souvent remises en question par les participants ou les meneurs de cérémonie, voire ne sont simplement pas appliquées. Voilà le pourquoi des éclaircissements que nous essaierons d’apporter dans ces prochains paragraphes. En somme la question serait: vaut-il la peine de se préparer en suivant les prescriptions du meneur de cérémonie, même si elles sont différentes de celles d’un autre?

 

Si la cause de ce respect a son origine dans la tradition péruvienne, il faut noter que les curanderos (guérisseurs) colombiens ne respectent pas ces règles et ne sont même pas au courant de telles pratiques ni de leur but. Ceux qui boivent la médecine sous la guidance d’un curandero colombien seront donc peut-être étonnés qu’une préparation soit nécessaire et penseront que ces prescriptions péruviennes s’imposent en dogme.

 

La préparation n’est donc pas obligatoire, ni nécessaire, mais recommandée dans certains cas et fait partie d’une pratique exclusivement péruvienne de “diète” qui concerne un régime particulier avec des restrictions très strictes, dont l’abstinence sexuelle et l’isolation du patient. En Europe, certains participants suivent ces restriction avec un zèle déplacé, voire un dogmatisme tout à fait dans la veine de nos religions.

 

La réalité amazonienne est tout autre et très diverse. Si l’on ne peut dénombrer la totalité des pratiques par région et par tribu, on remarque à la lecture de quelques ethnographies qu’il n’y a pas un commun accord et que, bien souvent, il faut suivre les indications du curandero chez qui l’on boit. Et même en posant des questions à ces derniers, les réponses varient ou restent floues pour nos esprits cartésiens. Cependant, chez les curanderos des régions proches d'Iquitos, Pucallpa ou encore Tarapoto, qu’ils soient mestizos ou indiens Ashaninka ou Shipibo, la pratique des “diètes” de plantes médicinales ainsi que le respect devant l’ayahuasca est une réalité tangible et explicable, mais diffère souvent de ce que l’on s’imagine en Europe.

 

Dans la région de Tarapoto, un curandero local explique que la préparation n’est pas réaliste, car les patients qui viennent à lui sont souffrants et souvent mal informés ou mal éduqués. Il ne peut pas même les croire, mais ils viennent pour demander de l’aide et il ne peut les renvoyer chez eux pour les voir le lendemain. Il les accepte donc tels qu’ils sont et leur prescrit une diète particulière pour les prochaines séances ou dans le cadre d’une “diète” de plante. Il leur demande aussi de respecter un comportement sain dans la mesure de leurs possibilités et besoins.  Cette  "menace spirituelle" avait un sens utilitaire: “Les esprits des plantes l’ont exigé et elles te puniront si tu leur désobéis!”

 

Dans la banlieue de Pucallpa, pendant une cérémonie où des curanderos shipibos boivent (et non les patients), un homme ivre immisce son visage entre les lattes de bois de la maison sur pilotis et tente de communiquer avec un curandero, interrompant la cérémonie. Le curandero vient lui répondre à travers les interstices des planches et lui intime d’avoir du respect pour la cérémonie, lui faisant la morale sur son comportement. Comment peut-il venir interrompre la cérémonie complètement ivre? Il lui intime de revenir lui demander de l’aide le lendemain quand les effets de l’alcool se seront estompés. L’homme, impressionné par le ton du chamane, s’exécute et la cérémonie reprend.

 

Dans une retraite où l’on pratique des diètes sérieuses, la curandera, d’habitude à cheval sur les principes de diète préparatoire à la boisson de l’ayahuasca, fournit aux participants un repas exceptionnel deux heures avant la cérémonie: poulet, riz, avocat, oignons, fruits. Tout le monde mange avec joie et vomit des pâtés avec difficulté quelques heures plus tard. Personne n’a été puni par les esprits des plantes; il ne semble à personne avoir désobéi à une règle. La curandera dit simplement: “Voilà ce qu’il se passe lorsqu’on mange trop avant.”

 

Dans le centre Takiwasi à Tarapoto même, maintenant célèbre pour le traitement de toxicomanies à l’aide de l’ayahuasca et de plantes de diète, pas question de boire la médecine sans avoir vidé son estomac au préalable avec une plante purgative au bord de la rivière. Une approche plus radicale, mais ô combien efficace pour préparer le corps à l’ingestion de l’ayahuasca.

 

De ces trois exemples vivants, on voit que la manière dont les cas sont traités dépendent de la situation et que ce ne sont pas des dogmes ou des croyances, mais bien un côté pragmatique qui régule la préparation au rituel de la cérémonie. Car, il faut le rappeler, en dépit des termes “religieux” employés pour désigner l’aspect sacré que ce rituel donne à ressentir, c’est un rituel médicinal censé apporter un bienfait physique, une rémission, une guérison. L'ayahuasca est une purge du corps physique et, par un phénomène peu facile à expliquer, du corps émotionnel. La préparation est en somme une mesure adjuvante qui facilite cette purge et promeut l’effet thérapeutique du processus dans son ensemble.

 

Cependant, au delà du côté purement thérapeutique au sens physique du terme on remarque aussi que le fait de suivre des règles et de s’y conformer permet au patient, dans les groupes où l’on boit la plante pour des raisons spirituelles, comme dans les communautés du Santo Daime, de faire partie d’une communauté et d’entrer dans un processus d’apprentissage, de structure. La réflexion sur l’expérience de l’abstinence, et sur ses raisons, provoque aussi un questionnement sur des aspects concrets de l’alimentation, qui n’est pas sans poser des problèmes véritables dans nos sociétés dites éduquées.

 

Prenons l’exemple des restrictions alimentaires que l’on entend habituellement dans les cercles européens et qui reflètent les prescriptions traditionnelles du Pérou: pas de sel, pas d’alcool, pas de porc, pas de sexe, pas de sucre, pas de chili. Nous avons déjà vu que les chamanes péruviens n’étaient généralement pas dogmatiques et qu’ils n’ “excommunient” pas leurs patients pour avoir enfreint les règles.

 

Chez les chamanes shipibos dans la banlieue de Tarapoto, après presque chaque cérémonie qui se terminait vers deux heures du matin, il était de coutume de manger un repas avant d’aller dormir, en général du poisson. Quelle surprise de le trouver salé… et bien salé! À la question sur le sel, le curandero verse un petit tas de sel sur son assiette et trempe son morceau de poisson dedans avant de n’en faire qu’une bouchée. “C’est ça manger avec du sel” dit-il en souriant. En effet, les Indiens sont friands de choses fortes et ont tendance, comme tous les humains, à en abuser. Leur interdiction du sel indique un excès dont ils ont certainement remarqué les méfaits. Le chili entre dans cette catégorie.

 

L’interdiction de l’alcool n’est pas moins pragmatique. Les patients qui viennent chez le curandero sont dans des situations d’alcoolisme et d’abus de toute sorte qui requiert des restrictions sérieuses. Un verre de vin ou une bière n’ont aucun effet sur l’ayahuasca, même s’ils sont bus dans la journée. Mais dans nos sociétés aussi, l’alcoolisme n’est pas absent, et le respect de cette règle, même si elle est inutile pour certains, révèle des choses à d’autres et permet au curandero européen de comprendre les phénomènes de manque par les sujets soulevés, par les réactions des participants. Cela vaut pour les drogues récréatives ou autres addictions parfois non alimentaires.

 

Mais pourquoi pas de porc se demandent tant de gens, alors même que l’Islam a érigé cette interdiction en dogme. Historiquement, le porc transportait des maladies. Son interdiction était logique à l’époque. Ainsi l’a transporté la tradition. Le respect même de cette règle rend un homme plus ou moins musulman. En Amazonie, le problème du porc est différent. C’est un animal facile à élever qui apporte viande et graisse en quantité suffisante pour nourrir la famille. Au fil des siècles, les tribus indiennes ont été nourries par de la nourriture facile et lentement habituées au produits qu’on leur fournissait afin qu’il deviennent dépendants et répondent aux stimuli de l’intégration sociale occidentale cherchant à les exploiter pour des travaux d’exploitation industrielle, dont le plus connu est le caoutchouc. Dans les zones urbaines et bidonvilles, la viande de porc est la viande du pauvre (n’est-ce pas le cas dans notre civilisation aussi?). Les patients des curanderos sont souvent ceux-ci. D’où l’interdiction. À la question de quelle viande est prescrite, un vieux curandero shipibo ajoute le canard. Pourquoi? C’est trop gras! Les curanderos connaissent les problèmes de leur société et leur règles parfois sans explications, ont des raisons. Doit-on s’interdire de manger une tranche de jambon maigre avant de boire l’ayahuasca? Cela dépend du degré de respect que l’on accorde à la tradition que cette médecine charrie avec elle.

 

Doit-on vraiment parler du sucre, de l’omniprésence du Coca-Cola ou des boissons gazeuses dans les villes à la chaleur étouffante de l’Amazonie? … de la nature inflammatoire du sucre que les habitants habitués aux travaux de forêt connaissant bien dans leurs articulations?

 

Finissons par l’abstinence sexuelle. Préserve-t-elle vraiment d’une déperdition d’énergie en cérémonie? Les footballeurs européens sont d’accord. Donc pour cette raison seule, il est profitable de s’en abstenir le ou les jours précédents. D’autre part, les problèmes liés à des cas sans doutes isolés mais fortement décriés d’abus sexuels lors de cérémonies (abus au sens d’éthique médicale ou de relations entre patients), le sexe est interdit pendant les périodes d’isolation et autour de l’ayahuasca. Mais un chamane ashaninka réputé de dire que c’est possible peu avant et après... mais avec son épouse.

 

Après ces quelques explications démystificatrices, on voit que l’utilité du respect de la préparation se résume à une préparation tant physique que psychologique où le patient-participant doit se rendre compte du contexte dans lequel il entre en venant boire la médecine: un contexte qui cherche à mettre un frein à l’abus des causes du mal-être général dans le contexte amazonien. Et le respect, parfois emprunt d’une certaine crainte et d’un halo d’incompréhension fondamentale de son principe, participe malgré tout à un cadrage de l’individu qui comprend que l’on vient en cérémonie pour se discipliner, se faire aider, respecter le processus, accepter le changement, comprendre et apprendre.

 

Si l’on transpose ce principe dans notre contexte occidental, on pourrait, comme on le voit dans certains cercles, comprendre les conseils contre l’abus des smartphones, de la télévision, des films violents, des disputes ou conversations argumentatives sur le sujet des plantes avec des gens qui n’en ont jamais pris, du cannabis et d’autres substances, le tabac y compris. Dans des cas spécifiques, des meneurs de cérémonies découragent d’autres comportements, selon le contexte et l’utilité.

 

À notre question initiale de savoir s’il est bon de suivre ou non ces restrictions plus ou moins traditionnelles péruviennes, nous laissons le lecteur seul juge des paragraphes précédents. Il est cependant important de garder à l’esprit que la cérémonie de l’ayahuasca peut être d’une puissance phénoménale pour l’esprit et que ce n’est pas pour rien que bien des traditions spirituelles du monde recommandent une purification avant l’approche des zones du sacré. À cela aussi il y a des raisons que le mental ne comprend pas toujours et qui ont leur utilité.

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Aliments riches en tyramine, qu'il est conseillé d'éviter pendant les 24 heures qui précèdent et qui suivent l'ingestion d'ayahuasca:

 

Avocats mûrs

Bananes

Figues mûres

Raisins

 

Pepperoni

Levures

Sauce Soya

Bologne

 

Crème aigre

 

Poisson séché

Poisson salé

Caviar

Hareng

Crevettes

 

Fromage Mozzarella

Fromage Parmesan

Fromage Romano

Fromage Roquefort

Fromage bleu

Fromage Brie

Fromage Camembert

Fromage Cheddar

Fromage Emmental

Fromage Gruyère

Fromage Brick

 

Extraits de viande (Bovril; Oxo)

Foie de bœuf / Poulet

Salami

Saucisses

Viandes attendries

Saucisson

 

Bières

Sherry

Vin rouge maison / Chianti

 

(cette liste n'est pas exhaustive)

Conscience des plantes