Témoignage: Plus de 20 ans d'ayahuasca

Lors de mon adolescence, j'ai pris quelques fois du LSD, et j'ai senti que c'était dangereux de faire ça sans guide, alors je me suis dit : « je recommencerai lorsqu'il y aura un chamane ». J'ai ensuite arrêté toute prise de produits pour me consacrer à de la méditation, au Tai-Chi, et à d'autres choses de ce genre.

 

Il y avait des traditions chamaniques au Mexique, mais il me semblait qu'elles étaient assez centrées sur une tradition qui soudait une communauté indienne, et je ne voyais pas de possibilité de prendre place là-dedans.

 

À la sortie du livre de Jeremy Narby « Le serpent cosmique », c'était en 1995 environ, j'ai tout de suite senti que c'était dans cette direction qu'il fallait que j'aille.

 

Je suis donc parti pour l'Amazonie péruvienne, après quelques détours pour apprendre l'espagnol et cultiver de la spiruline sur la côte de ce même pays.

 

C'était bien avant que l'ayahuasca devienne très connue, avant qu'elle ne soit devenue une mode. J'ai donc eu la chance de pouvoir suivre des cérémonies en tout petit comité de 4 ou 5 personnes, dans une forêt amazonienne où il n'y avait pas encore de téléphone portable ni d'ordinateur.

 

C'était donc un véritable isolement, une plongée en soi-même. D'un autre côté les chamanes péruviens sont maintenant plus au courant des problèmes de la tête spécifique aux Occidentaux et ils ont pu adapter et développer leur discours. À l'époque, ils n'avaient pas beaucoup d'enseignements oraux, juste quelques conseils pratiques.

 

Lors d'une de mes premières cérémonies j'ai vu la chaise de Dieu. Dieu n'était pas assis dessus, et je me suis demandé si il fallait que je m'assoie sur la chaise, ou que j'attende que Dieu vienne, ou quoi faire.

 

Je raconte souvent cette histoire, parce que je la trouve rigolote, et qu'elle montre aussi que les visions de l'ayahuasca sont parfois un peu une farce, comme un dessin animé comique, et qu'il ne faut pas toujours les prendre au sérieux.

 

Je ne peux bien sûr pas croire un seul instant que j'ai vraiment vu la chaise de Dieu, c'est un peu comme de penser que Dieu est un vieux bonhomme barbu assis sur un nuage. L'ayahuasca parle le même langage que les rêves: des symboles, parfois kitsch. Comme pour les rêves c'est un premier niveau de vision, très parlant, mais pas très profond.

 

D'autrefois on a l'impression qu'un autre type de vision apparaît, qui touche une réalité « réelle » dans le rêve aussi il y a ces différences de niveau de vision. Par exemple j'ai eu aussi des visions d'un autre niveau, j'ai comme visité de vieux monastères chrétiens du Moyen Âge, et là, j'ai eu l'impression de toucher des mémoires « réelles » et d'une certaine manière je me suis « converti au christianisme » en Amazonie, parce que je me suis comme « reconnu » dans ces visions, en tout cas j'y ai reconnu une force bienfaisante.

 

L'ayahuasca servi dans la région où j'étais, vers Iquitos, était très purgative, elle y était mélangée d'autres plantes comme le tabac qui en faisait un produit très vomitif et qui faisait beaucoup plus travailler le corps que le mélange où il n'y a que les deux plantes essentielles de base.

 

J'y suis retourné plusieurs fois, à 20 km de la ville en pleine forêt, à chaque fois je faisais un mois de diète, pendant les deux premières semaines les visions et l'impression générale étaient que je sortais de mes vieux programmes, et que pendant les deux semaines suivantes je laissais rentrer de l'inspiration, de l'espace, de la lumière, de nouveaux programmes. J'ai ainsi commencé à écrire, à peindre et à chanter immédiatement pendant et suivant ces périodes.

 

D'une manière générale j'ai le sentiment que le travail de cérémonie consiste pour une bonne part à sortir de vieux conditionnements, de vieilles mémoires, de vieux programmes, qui peuvent provenir de n'importe quelle étape de notre vie, (ou peut-être même d'avant...); j'ai donc passé beaucoup de temps, beaucoup beaucoup de temps, à évacuer du stress accumulé, celui de la semaine passée, celui du mois passé, mais aussi beaucoup de stress qui datait de l'époque suivant ma naissance, des peurs de nourrisson, conformément aux théories de Stanislas Grof, des mémoires d'un d'accident traumatique, de situations non résolues dans ma vie...

 

Et puis un jour, il y a de cela deux ans, j'ai senti qu'un gros livre se refermait, un peu comme quand on a fini de lire une grosse trilogie, et j'ai pu dire à la fin d'une cérémonie : « je ne sais pas ce qu'il y aura après mais un gros livre se referme, une étape se referme ».

 

Après cela j'ai du m'éloigner de la liane pendant deux ans environ : les circonstances de la vie...

 

Maintenant que je reviens en cérémonie, je constate que j'ai acquis une bonne stabilité, c'est comme si il n'y avait plus de gros chantiers, l'édifice de ma personnalité n'est pas parfait, mais c'est comme si il était « terminé » il n'y a plus de nettoyages profondément structurels en cours. Juste les nettoyages des petits stresses du mois.

 

Je constate quand même que souvent la liane excite trop l'imagination et nous fait croire à des projets qui n'en sont pas. L'idéal est de rester dans l'instant, de profiter du nettoyage qui nous est offert, cette plante n'est pas forcément une bonne conseillère lorsqu'il s'agit de prendre des décisions de vie. Comme un microscope, elle se focalise ou elle nous focalise sur un détail, c'est paradoxal puisqu'en même temps elle nous donne du recul... Il y a là une question de « distance focale » que je n'ai peut-être pas encore bien saisi.

 

Il n'y a aucune dépendance physique, mais si je n'en prends pas régulièrement, j'ai le nez dans le guidon, je fais des montagnes avec des petits tracas. La liane me donne le recul de la conscience cosmique. Il est facile de dire qu'on devrait y arriver autrement, par la méditation, etc.

 

Moi j'avoue humblement que je n'y arrive pas autrement. La liane est le seul moyen que je trouve pour me sortir du stress et donner un sens plus profond à ma vie.

 

Cependant, je ne la conseille à personne. C'est une décision personnelle. C'est une médecine très particulière, qui ne correspond pas à tout le monde, loin de là.

 

Personnellement j'ai parfois l'impression qu'après avoir ingéré la liane, lorsque l'effet se fait sentir, de me retrouver « à la maison », de retrouver mon état de conscience naturel, comme un refuge contre les excès du mental, dont je suis inondé en permanence... L'ayahuasca ne m'a pas appris à méditer : il m'offre juste des pauses bienfaisantes dans le flux du quotidien.

 

Altur A.

Conscience des plantes